Marc Deleuze, la petite cinquantaine - « âge où il est encore possible de se camoufler en quadragénaire pour tromper les jeunes femmes » - est DRH : directeur des ressources humaines. D'une société internationale qui a ancré son siège dans une tour de la Défense.
« La hauteur est quelque chose de capital dans les compagnies ». La verticalité, un élément clé du management. Plus on monte dans la hiérarchie, plus on s'élève dans la Tour. Plus on grimpe dans l'organigramme, plus haut est le poil des moquettes. Plus on se rapproche du Numéro Un, plus les fauteuils - attribués selon un barème immuable par la direction des services du mobilier - sont olympiens. « La qualité du siège, l'épaisseur de son garnissage, la présence ou non d'accoudoirs sont des signes distinctifs que seuls peuvent apprécier les familiers du monde de l'entreprise ».
Mais une nuit, alors que depuis des années il est l'intime du Président, on a déposé sa porte. La porte sur laquelle figurait son nom en lettres dorées. Ses armoires, son bureau, ses tiroirs, ont déjà disparu. Les uns après les autres. Son fauteuil en cuir à roulettes a pris le même chemin. Tout comme son téléphone. Seule reste la moquette. Avec ses grands poils. Un oubli sans aucun doute.
« Une entreprise performante excelle dans l'art d'amener quelqu'un à renoncer à son emploi, et donc à son salaire, ses primes, son intéressement, ses congés paysé, toutes ces charges qui grèvent un compte d'exploitation ». Marc Deleuze est bien placé pour le savoir lui qui était champion de cette technique de déstabilisation. Aujourd'hui il est l'arroseur arrosé. Mais aucune envie de donner sa démission. Calme et déterminé - il a déniché une chaise dans un débarras accolé à la cantine - il s'assoit tous les matins au milieu de son bureau vide : « je lutte contre vents et marées ; j'alimente leur embarras ; je nourris leur colère ; je les provoque ».
Au dernier étage de la Tour, au cœur de son cœur - tel un phare - il assume, impavide. On l'ignore, on l'oublie, on le fuit. A califourchon sur sa chaise de cantine il regarde s'affairer les hommes de pouvoir, les cadres supérieurs, leurs secrétaires, les visiteurs. « On aimerait tellement me voir ailleurs. Je les comprends. Mais qu'on ne se fasse pas d'illusions, je ne lâcherai rien. Je suis le ver dans le fruit ».
Dix-huit mois plus tard il est toujours là. Numéro Un a été déboulonné. Un nouveau Numéro Un a pris le pouvoir. Nouveau programme. Nouvelles alliances. Nouvelle stratégie. Allez Marc ! Après la pluie le beau temps ?… qui sait ?