Marie-Hélène Lafon
Les Derniers Indiens
Buchet Chastel
Sélectionné pour le Prix Charles Exbrayat 2008
Sur un chemin étroit quelque part dans le Parc régional
des volcans d'Auvergne la ferme de Jean et Marie Combes. Au pays on
les appelle les Santoire. Le nom de fille de la mère. L'héritière
du domaine. Le père n'étant rien, juste un Jean sans terre
entré gendre pour continuer le sang. Deux taiseux le frère et la sœur
Santoire qui à l'heure de la retraite louent leurs quarante-deux hectares
d'héritage aux Lavigne les voisins d'en face. Une drôle de tribu que
ces Lavigne. Une smala comme disait la mère qui tirait toujours de
derrière les fagots des mots inconnus. Les Lavigne nés de peu et d'un
grand-père accordéoniste. Les Lavigne " des gens qui n'avaient
jamais le sens de la mesure, vivaient au-dessus de leurs moyens, n'avaient
honte de rien, ne savaient pas qu'inventer pour se faire remarquer
".
De la fenêtre de l'évier et en s'étirant le cou Marie les observe.
Depuis toute petite. Minuscule et immobile elle les regarde vivre,
s'agiter, se donner en spectacle mais aussi travailler. Car ce sont
de gros travailleurs les Lavigne. Même la mère le disait. Un peuple
de Martiens comme les appelait Pierre le fils aîné. Un peuple de mutants
avec, dans les jupes des femmes, des enfants en veux-tu en voilà.
Et par les chemins des adolescents arrogants dont on lit les exploits
dans la Montagne. Sans parler des gendresses bruyantes et agitées
ne sachant qu'inventer pour vendre sur les marchés ou ailleurs leurs
Saint-Nectaire, leurs pompes aux gratons ou leurs pâtés de pommes
de terre. Chez ces gens-là du plus jeune au plus vieux " on osait,
on n'avait pas peur, on ne reculait pas, on cultivait la tentative,
on vivait d'expériences, on était révolutionnaire ". Et Marie
était aux premières loges pour s'en étonner et raconter à son encroûté
de silence de frère.
Par ce trou de souris, souris elle-même, Marie voit changer le monde.
La corde à linge des voisins lui en révèle les incroyables désordres.
Elle, inhibée par l'immobilisme hautain de sa mère, est restée droite
dans ses galoches du siècle d'avant. " On est les derniers Indiens
" disait la mère. Morte, elle les laisse tous les deux desséchés sur
leur île déserte. Ils ne s'en échapperont que deux ou trois fois l'an
pour l'enterrement d'une parentèle. Ils y vont en voiture et c'est
Jean qui conduit. Mais reste au volant le temps des cérémonies. Il
n'y a que pour l'Alice qu'il a dit non.
L'Alice. Une simplette que le père Lavigne aurait eue " sur le
tard à l'autre bout du département ". Une blondasse qu'on disait
peu farouche et qui avait été retrouvée nue, étranglée dans les bois
de Viale.